Affaires

La Banque du Canada s'inquiète des risques liés au crédit privé

À surveiller

La Presse Canadienne

La Banque du Canada surveille de près l’essor d’un modèle de crédit alternatif qui expose les investisseurs et les banques canadiennes à un volume de prêts s’élevant à 500 milliards $, dont la plupart échappent à la vue du grand public.

La préoccupation porte sur le crédit privé, qui ne fait pas l’objet d’une définition universelle, mais désigne globalement les prêts contractés par des entreprises auprès de prêteurs non bancaires, notamment des gestionnaires d’actifs, des assureurs et des fonds de pension.

Une entreprise de taille moyenne peut se tourner vers le crédit privé si elle cherche des fonds pour financer sa prochaine phase de croissance, mais qu'elle est encore trop petite pour obtenir un prêt bancaire traditionnel ou émettre des titres de créance sur le marché obligataire.

La part des entreprises canadiennes recourant au crédit privé reste encore limitée, mais l’adoption rapide de ce modèle à l’échelle mondiale et aux États-Unis a été associée à des faillites très médiatisées.

Un modèle à surveiller

Le crédit privé a été signalé comme un risque dans le rapport sur la stabilité financière de 2026 publié en mai par la Banque du Canada.

Les économistes de la banque centrale ont publié la semaine dernière un document retraçant la croissance de ce modèle au Canada et expliquant à un public plus large pourquoi le crédit privé mérite d’être surveillé.

À l’échelle mondiale, le recours au crédit privé connaît une expansion rapide, les entreprises recherchant des moyens rapides et flexibles d’accéder à des capitaux, selon la Banque du Canada.

Mais les auteurs du rapport ont indiqué que la part des prêts accordés par des établissements non bancaires aux entreprises nationales s’est maintenue à environ 15 % au cours de la dernière décennie.

Selon eux, cela suggère que «le crédit privé n’a pas gagné de terrain au détriment des sources traditionnelles de financement».

L’analyse de la Banque du Canada a conclu que les entreprises canadiennes ne contractent pas ces prêts en masse.

Au début de cette année, la banque estimait que la valeur totale des prêts privés accordés par des investisseurs canadiens et des prêts accordés à des fonds de crédit privés par des banques canadiennes s’élevait à 500 milliards $. La majeure partie de cette activité de prêt s’est déroulée aux États-Unis.

Au Canada, les prêts privés proviennent principalement des assureurs vie, des fonds de pension et des gestionnaires d’actifs. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les banques elles-mêmes sont également exposées au crédit privé en accordant des prêts à des fonds actifs dans ce secteur.

La Banque du Canada a souligné que les assureurs et les fonds de pension constituent des investisseurs stables sur le marché du crédit privé.

Les gestionnaires d’actifs nationaux représentent «un petit groupe grandissant» du marché, tandis que l’exposition des banques au crédit privé est considérée comme présentant un risque relativement faible.

Dans son rapport de mai sur la stabilité financière, la Banque du Canada a jugé les risques liés au crédit privé «gérables», mais les responsables de la politique monétaire estiment qu’il s’agit tout de même d’un secteur à surveiller.

Le crédit privé n’ayant pas encore été mis à l’épreuve lors d’un ralentissement prolongé du marché, on ignore quels seraient les effets d’entraînement sur le système financier en cas de choc de ce type.

«Cette exposition peut contribuer à la diversification des portefeuilles et favoriser les rendements, mais elle crée aussi de possibles canaux de contagion», ont écrit la semaine dernière les économistes de la Banque du Canada.

«Un repli marqué du rendement du crédit privé à l’étranger pourrait entraîner des répercussions sur les investisseurs canadiens et le crédit aux entreprises au pays», ont-ils ajouté.

Une option qui ne date pas d'hier

Peter MacKenzie, analyste politique senior à l’Institut C.D. Howe, a expliqué que le crédit privé s’était imposé comme une option attractive après la crise financière de 2008-2009, lorsque les grandes banques s’étaient détournées des prêts aux petites et moyennes entreprises pour se concentrer sur des sociétés plus sûres et mieux établies.

Les prêteurs privés sont alors intervenus pour combler ce vide, selon M. MacKenzie. Les taux d’intérêt du crédit privé sont généralement plus élevés, mais les entreprises peuvent apprécier la rapidité d’action des prêteurs non bancaires et la relative souplesse de leurs conditions.

M. MacKenzie a toutefois souligné un manque de transparence dans le crédit privé, où les transactions sont généralement négociées à huis clos.

«L’opacité et l’absence de définition explicite de ce qu’est le crédit privé, que ces différentes entreprises d’assurance, caisses de retraite et banques doivent mentionner dans leurs états financiers, cela seul représente, à mon avis, un certain risque», a-t-il mentionné.

Les analystes de la Banque du Canada ont également fait part de leurs inquiétudes concernant la complexité des structures et le manque de visibilité entourant les prêts privés.

La croissance du crédit privé s’opère «en grande partie en dehors d’un cadre réglementaire», ce qui représente un risque accru pour les investisseurs et la stabilité financière du Canada, a souligné la Banque centrale dans son rapport.

Les entreprises privées ne sont par ailleurs pas soumises aux mêmes obligations d’information que les banques cotées en bourse, ce qui limite la visibilité sur le niveau de rigueur des critères d’octroi de crédit chez certains prêteurs privés.

M. MacKenzie croit que les inquiétudes actuelles concernant le crédit privé étaient liées à des «tensions» aux États-Unis.

La faillite, l’année dernière, de First Brands Group, un fabricant de pièces automobiles établi au Texas et largement financé par le crédit privé, a été l’un des effondrements les plus médiatisés qui a semé l’inquiétude dans ce secteur.

Au printemps dernier, certains grands fonds de crédit privés ont plafonné les retraits des investisseurs alors que les craintes concernant les créances douteuses se propageaient.

Au Canada, les turbulences ont été particulièrement marquées dans les fonds immobiliers privés. Des sociétés telles que Trez Capital Fund Management, Centurion Asset Management, Avenue Living Asset Management et bien d’autres ont temporairement suspendu ou limité les retraits de leurs fonds au cours de l’année écoulée.

Dans le crédit privé, l’argent des investisseurs est généralement prêté. Selon M. MacKenzie, cela signifie que les retraits s’effectuent généralement selon un calendrier plus strict que dans le cas des fonds plus liquides axés sur les actions, où les actifs peuvent être achetés et vendus relativement facilement.

Bruce Flatt, PDG de la société canadienne de gestion d’actifs Brookfield, a précisé dans une lettre adressée aux actionnaires au cours du dernier trimestre qu’il avait confiance dans l’approche de la société dans ce secteur après avoir finalisé l’acquisition d’Oaktree, un fonds installé aux États-Unis disposant d’une importante activité de crédit privé.

M. Flatt a qualifié les récentes turbulences d’«ajustement salutaire» après une période où l’abondance de capitaux dans le crédit privé avait conduit à un assouplissement des critères de souscription.

«Nous ne considérons toutefois pas la situation actuelle comme un problème systémique, et les secteurs qui retiennent le plus l’attention ne représentent qu’une très petite partie du marché du crédit dans son ensemble», a écrit M. Flatt.

Au-delà des préoccupations liées à la stabilité, M. MacKenzie a indiqué que l’exposition des banques canadiennes au secteur du crédit privé pourrait entraîner un resserrement plus général des conditions financières si les fonds commençaient à voir leurs prêts se détériorer.

Dans ce scénario hypothétique, au lieu de prêter aux entreprises nationales, les banques consacreraient cet argent au renflouement des fonds de crédit privés.

Mais il craint également que la panique liée au crédit privé aux États-Unis n’amène les régulateurs nationaux à sévir trop durement contre ce qui a constitué jusqu’à présent une source de capitaux de niche, mais stable, pour les entreprises canadiennes.

«On pourrait assister à un tel effet: nous commencerions à surréglementer le marché canadien en raison de ce qui se passe aux États-Unis, mais nous perdrions alors à nouveau une partie de ces investissements des entreprises canadiennes dont nous avons tant besoin», a-t-il ajouté.

— Avec des informations d’Ian Bickis

Craig Lord, La Presse Canadienne