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La crise du logement dans les communautés autochtones atteint plusieurs autres droits

durée 17h19
29 avril 2026
La Presse Canadienne, 2026
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Par La Presse Canadienne, 2026

MONTRÉAL — «Chaque semaine, les élus et responsables communautaires reçoivent des appels, des messages et des demandes urgentes des familles en quête de logement qui sont souvent motivées par des situations critiques où la sécurité des femmes et des enfants est en jeu.» Le chef du Conseil des Atikamekw de Manawan, Sipi Flamand, a ainsi décrit une situation pénible lors du dévoilement, mercredi, à Montréal, d’un rapport d’Amnistie internationale sur la crise du logement dans les communautés autochtones.

Amnistie a consacré deux ans à analyser la situation à Manawan, située en pleine forêt à quelque 250 kilomètres de Montréal, dans l’extrême nord de la région de Lanaudière. La situation, selon le chef Flamand, est devenue insoutenable: «Nos parcs de logements sont déjà gravement surpeuplés. Les besoins sont criants, alarmants et dépassent largement les capacités actuelles. C’est avec un profond sentiment d’impuissance que nous recevons ces demandes, sachant que les délais liés au programme de financement retardent des réponses pourtant urgentes et essentielles.»

La crise du logement dans les communautés autochtones était déjà connue et bien documentée, mais ce qu’Amnistie internationale a voulu faire est d’éclairer l’impact transversal de cette crise, explique France-Isabelle Langlois, directrice générale de la section francophone canadienne d’Amnistie internationale.

«Dans les communautés autochtones, non seulement le droit au logement, mais également les droits à l’éducation, à la santé, à la vie privée, à la sécurité et à la vie sont bafoués. De nombreuses familles sont contraintes de vivre dans des logements insalubres aux prises avec des problèmes de moisissures, favorisant la propagation de maladies, intensifiées par un surpeuplement qui laisse peu de place à l’intimité. La concentration nécessaire aux travaux scolaires est compromise, le cycle de violence à l’égard des femmes, des filles, des enfants et des aînés se perpétue. Aussi, le manque de logement conduit bien souvent à l’itinérance», ajoute Mme Langlois.

Situation répandue

Amnistie internationale n’a mené son travail qu’à un seul endroit, mais la situation de Manawan ne diffère pas tellement de celle de la plupart des 630 communautés autochtones à travers le pays. Vivianne Chilton, cheffe de Wemotaci, une autre communauté atikamekw situé celle-là en Haute-Mauricie, à plus de 280 kilomètres au nord de Trois-Rivières, confirme: «On vit les mêmes réalités dans nos communautés, les mêmes problèmes. Il peut y avoir trois à quatre familles dans une maison et, après ça, ils déménagent en ville justement parce qu’ils ne sont pas bien, ils se sentent trop bousculés. Il y a des journées, dans les maisons surpeuplées, où c’est quand même très demandant le matin, s’il y a juste une toilette, parfois deux.»

Les données canadiennes font état du besoin d’investir 139 milliards $ dans le logement dans les communautés autochtones, mais cette facture est de 8 milliards $ pour le Québec, selon Francis Verreault-Paul, chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador (APNQL). «Ici, au Québec, on peut parler de la construction d’un peu plus de 10 000 nouveaux logements, en plus de la réparation de 8000 logements qui prennent des réparations majeures, plus 400 qui sont complètement désuets.»

Rien dans la mise à jour économique

Présent au dévoilement du rapport à Montréal, il n’a pas caché avoir été extrêmement déçu la veille par le ministre fédéral des Finances, François-Philippe Champagne: «Il y a eu la mise à jour économique hier, puis aucune annonce majeure en ce sens qui a été faite.» Il n’avait pas plus de fleurs à lancer à Québec, à qui il reproche de «jouer cette “game” entre: c’est une juridiction fédérale sur ces communautés versus une juridiction provinciale. Vous savez, tous les impacts sont beaucoup plus larges que seulement sur la communauté», fait-il valoir, rappelant que l’incapacité de trouver du logement est l’un des facteurs — mais pas le seul — qui contribue à gonfler les chiffres de l’itinérance autochtone dans les centres urbains. «Je pense qu’il y a des questions beaucoup plus profondes par rapport à ça qui doivent être répondues, mais certainement qu’il y a une corrélation entre les deux. Donc, c’est un phénomène qui impacte tout le monde.»

Et à l’inverse, dit-il, «il y a ces gens qui sortent de la communauté pour aller poursuivre leur éducation, le sport, leurs rêves. Mais quand ils veulent revenir dans leur communauté pour contribuer à l’épanouissement, à l’essor de leur communauté, ils ne peuvent pas le faire parce qu’ils n’ont pas de place à habiter. C’est complètement insensé d’avoir cette situation où des gens sortent pour aller chercher des outils, mais ils ne peuvent pas les ramener chez eux.»

Racisme systémique ou injustice structurelle

France-Isabelle Langlois n’hésite pas à prononcer l’expression qui hérisse le gouvernement caquiste depuis des années: «la situation requiert des mesures immédiates et importantes pour que les Premières Nations puissent vivre dans la dignité. Puisque le gouvernement fédéral reconnaît le racisme systémique vécu par les Autochtones, qu’il prenne les moyens nécessaires pour répondre adéquatement et rapidement à tous leurs besoins fondamentaux en matière de logement et d’infrastructure. Les provinces, notamment le Québec, doivent reconnaître l’existence du racisme systémique envers les Autochtones et travailler main dans la main avec les communautés sans se buter aux compétences de juridiction.»

Le chef de Manawan, Sipi Flamand, utilise un autre qualificatif, sans doute moins abrasif, pour lancer cet appel: «La crise du logement dans les communautés autochtones est une injustice structurelle que l’on ne peut plus tolérer ni invisibiliser (…) Répondre à cette crise, ce n’est pas seulement construire des maisons, c’est reconstruire les fondations mêmes de nos communautés et soutenir leur autodétermination. C’est aussi poser les bases d’une relation renouvelée entre les peuples autochtones et la société canadienne.»

Pierre Saint-Arnaud, La Presse Canadienne