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Les Inuits croient que le Canada doit s'inspirer du modèle social du Groenland

durée 12h44
14 février 2026
La Presse Canadienne, 2026
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Temps de lecture   :  

4 minutes

Par La Presse Canadienne, 2026

NUUK — Alors qu'Ottawa envisage d'utiliser les dépenses militaires pour développer les infrastructures dans le Grand Nord, les Inuits souhaitent que le Canada s'inspire du Groenland, où un modèle social nordique adapté aux besoins locaux a permis de mettre en place des services de santé, de logement et d'éducation jugés supérieurs à tout ce qui existe dans l'Arctique canadien.

«Nous avons beaucoup à apprendre d'eux», a déclaré Lukasi Whiteley-Tukkiapik, qui dirige Saqijuq, un organisme inuit de bien-être situé à Kuujjuaq.

S'exprimant la semaine dernière lors d'un vol nolisé reliant Montréal à Nuuk, la capitale du Groenland, où il assistait à l'inauguration officielle du nouveau consulat du Canada, M. Whiteley-Tukkiapik a affirmé que les services offerts dans sa communauté, un centre névralgique du Nord-du-Québec, sont inférieurs à ceux disponibles à Iqaluit.

Nuuk, quant à elle, a «des générations d'avance sur nous» en matière de services sociaux gérés par les Inuits et offerts dans des bâtiments bien entretenus, a-t-il soutenu.

Territoire autonome du Danemark, le Groenland offre un système de santé universel, une assurance chômage, des soins dentaires gratuits pour les enfants, des services de garde subventionnés et un enseignement généralement gratuit.

Nuuk dispose d'écoles modernes et d'un hôpital quatre fois plus grand que celui d'Iqaluit, alors que sa population n'est que 2,5 fois supérieure.

Selon le groupe de réflexion britannique Ember, le Groenland tirait 87 % de son énergie de l'hydroélectricité en 2022, contre 59 % en 2000. Le Nunavut, quant à lui, dépend presque entièrement des énergies fossiles comme le diesel.

Le recensement de 2021 a révélé que 53,1 % de la population du Nunavut vit dans des logements surpeuplés, tandis qu'un tiers vit dans des habitations plus ou moins délabrées. Nuuk possède des maisons aux couleurs vives, des centres culturels et des bibliothèques, notamment parce que le socle rocheux y est plus facile à construire que le pergélisol d'Iqaluit.

Le territoire danois est toujours aux prises avec des enjeux de suicide et de tuberculose, des problèmes sociaux qu'il partage avec les communautés inuites du Canada, mais M. Whiteley-Tukkiapik a indiqué qu'il déploie davantage d'efforts pour améliorer les conditions de vie.

«Ils rencontrent les mêmes problèmes sociaux, mais ils y accordent une plus grande importance et ils sont une priorité absolue», a-t-il expliqué.

«Leur réseau de santé, leurs programmes sociaux, leur approche de la prévention du suicide – ils ont mis en place de nombreux programmes efficaces et ils travaillent à leur amélioration.»

Prendre en compte une culture distincte

Steven Arnfjord, professeur à l'Université du Groenland et directeur du Centre pour le bien-être arctique, a expliqué que les atouts du modèle social du territoire résident dans la capacité des dirigeants inuits à décider de l'utilisation des fonds alloués aux services sociaux par Copenhague.

«Nous formons nos propres travailleurs sociaux afin qu'ils comprennent la culture, la langue, tout, lorsqu'ils interagissent avec les clients. Il ne s'agit pas de travailleurs sociaux venus de Toronto, d'Ottawa ou d'ailleurs qui doivent s'adapter rapidement», a-t-il détaillé.

«Ce n'est pas un territoire. C'est une nation.»

Les Groenlandais bénéficient de la plupart de leurs soins médicaux sur place, sans avoir besoin de se rendre au Danemark, a expliqué M. Arnfjord. Lorsqu'ils doivent se rendre à Copenhague, les Inuits du Groenland séjournent dans des hébergements adaptés à leur culture, gérés par des organisations inuites, à l'instar des services proposés à Ottawa et à Winnipeg.

Du milieu des années 1950 au début des années 1970, le Danemark a réalisé des progrès considérables dans la lutte contre la tuberculose en envoyant un navire spécialisé le long des côtes du Groenland pour effectuer des dépistages par radiographie. Le bateau transportait les malades vers un centre spécialisé à Nuuk pour y être soignés, avant de les renvoyer chez eux avec un plan de convalescence complet.

Le professeur a comparé cette pratique à celle en vigueur autrefois dans le Grand Nord canadien, où les personnes soupçonnées d'être atteintes de tuberculose étaient systématiquement envoyées dans des hôpitaux du sud, parfois dans des conditions de promiscuité. Nombre de ces patients ne sont jamais rentrés chez eux, car ils décédaient dans le sud ou y restaient.

M. Arnfjord a toutefois souligné que le système social groenlandais n'est pas aussi réactif qu'il le devrait face aux évolutions démographiques, contrairement au Danemark ou à la Suède, où les gouvernements ajustent constamment leurs systèmes de protection sociale pour répondre aux nouveaux problèmes et aux changements démographiques.

Il a ajouté que les services sociaux groenlandais accordent encore trop d'importance à l'individu pour traiter des problèmes comme la toxicomanie ou l'itinérance, ignorant l'impact des familles inuites élargies.

M. Arnfjord a raconté avoir assisté à une réunion parents-professeurs au Groenland, organisée comme au Danemark: l'élève est considéré comme le principal responsable de son apprentissage. Selon lui, cela va à l'encontre de l'éthique inuite qui attend de la famille qu'elle collabore pour soutenir l'éducation de l'enfant.

Améliorer les infrastructures

Le président d'Inuit Tapiriit Kanatami, Natan Obed, représente les Inuits de 51 communautés de l'Arctique canadien, où les soins contre le cancer et les accouchements nécessitent presque toujours des déplacements par avion vers des hôpitaux du sud.

Bien que les données comparables fassent défaut, M. Obed a indiqué que le Groenland compte beaucoup plus de médecins par habitant et offre davantage de services médicaux que l'Arctique canadien.

Andrea Charron, directrice du Centre d'études sur la défense et la sécurité de l'Université du Manitoba, a pour sa part fait valoir qu'Ottawa devra améliorer les infrastructures des communautés arctiques si elle souhaite étendre sa présence militaire, car les bases et les aérodromes militaires ne fonctionnent correctement que dans des régions où les logements et les services sont adéquats.

Elle a mis en garde contre les promesses non tenues du gouvernement fédéral, soulignant qu'un renforcement militaire ne profitera aux populations locales que s'il respecte la souveraineté inuite et s'accompagne d'un financement dédié sur plusieurs années.

Dylan Robertson, La Presse Canadienne