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Plus de 130 salles d'opération sont fermées au Québec: des chirurgiens sont inquiets

durée 04h30
13 février 2026
La Presse Canadienne, 2026
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Temps de lecture   :  

5 minutes

Par La Presse Canadienne, 2026

MONTRÉAL — On compte 134 salles d'opération fermées sur les 560 disponibles à travers le Québec, et les trois quarts des blocs opératoires sont sous-utilisés, montrent des données obtenues par La Presse Canadienne en vertu d'une demande d'accès à l'information.

Le manque criant de personnel nécessaire pour effectuer des chirurgies en est la principale cause. Selon le Dr Patrick Charlebois, chirurgien général et président de l’Association québécoise de chirurgie, «on s'en va droit dans un mur» en raison des besoins qui augmentent et de la pénurie qui s'amplifie.

L’utilisation maximale (100 %) d’un bloc opératoire est de 40 heures par semaine, selon le ministère de la Santé. Les données montrent que près de 30 % des blocs ont un taux d'utilisation de moins de 75 %, ce qui représenterait moins de 30 heures par semaine.

«De ce que je comprends de la méthodologie, on vise une utilisation de 85 à 90 % parce qu'il y a toujours une [rotation] des salles. Il y a du temps entre les cas absolument nécessaire qu'on tente de minimiser le plus possible en étant efficace en nettoyant les salles, mais reste qu'il faut que ce soit fait avant de pouvoir rentrer le prochain patient», explique en entrevue le Dr Charlebois.

Des hôpitaux ont de longues listes d'attente en chirurgie avec des salles disponibles, «mais qui ne roulent pas», par manque de personnel et de budget, dit-il. Selon les données, plus des trois quarts des blocs opératoires n'atteignent pas un taux d'utilisation de 85 %.

Certains centres hospitaliers affichent une très bonne performance pour 2025-2026, comme l'Hôpital général de Montréal (105 %), l'Hôpital Royal Victoria (104 %), l'Hôpital neurologique de Montréal (99 %) et l'Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec (96 %).

Au bas du classement, on retrouve l'Hôpital de l'Archipel (33 %), qui se trouve aux Îles-de-la-Madeleine, l'Hôpital et CHSLD du Pontiac (49 %), le Centre de santé de Chibougamau (50 %) et l'Hôpital de Dolbeau-Mistassini (52 %).

Des impacts à prioriser les patients qui attendent depuis plus d'un an

Santé Québec veut réduire en priorité la liste d'attente des patients qui attendent leur opération depuis plus d'un an. Les efforts semblent porter fruit. En date du 10 janvier 2026, environ 142 200 usagers étaient en attente d'une chirurgie au Québec, dont un peu plus de 5000 personnes depuis plus d'un an.

À titre comparatif, en février 2025, il y avait plus 153 000 patients en attente d'une chirurgie, dont 7700 depuis plus d'un an.

La spécialité qui a le plus d'attente en chirurgie est de loin l'orthopédie, qui compte plus 33 600 patients sur sa liste d'attente, dont 1580 qui patientent depuis plus d'un an.

La Dre Véronique Godbout, chirurgienne orthopédique et présidente de l'Association d'orthopédie du Québec, parle des contrecoups de la stratégie de Santé Québec.

«Les chiffres ont l'air beaux pour ceux qui attendent depuis un an et plus, sauf que tout ce qui est en dessous de l'iceberg a vraiment beaucoup augmenté, donc le nombre de patients en attente entre zéro et douze mois», met-elle de l'avant.

Le Dr Charlebois abonde dans le même sens. Il mentionne d'abord que c'est louable de la part de Santé Québec de vouloir faire bouger l'aiguille de cet indicateur, car attendre plus d'un an est déraisonnable. Cependant, «il y a un coût à cet entêtement de vouloir viser la réduction de ce groupe de patients uniquement», dit-il, soulignant qu'on n'opère pas plus de patients dans le système public qu'avant.

«Cette diminution du nombre de patients qui attendent depuis plus d'un an a pour effet d'augmenter le nombre de patients qui attendent moins d'un an, mais qui ont des chirurgies, probablement un peu plus urgentes, et qui se retrouvent à attendre plus longtemps. Donc, la balloune en dessous du ''un an'', elle gonfle pendant qu'on écrème les patients qui attendent depuis plus d'un an», souligne le Dr Charlebois.

D'autre part, la liste d'attente en orthopédie pourrait être sous-évaluée. «En orthopédie, il y a beaucoup de milieux qui se sont dits, 'vu que notre temps opératoire est tellement limité, on va arrêter de voir de nouveaux patients'. Donc, le nombre de patients qui ont vraiment besoin d'une chirurgie n'est pas reflété actuellement par le nombre de patients en attente de chirurgie, parce qu'il y a beaucoup de patients en attente de rendez-vous qui ont probablement besoin de chirurgie», explique la Dre Godbout.

Les chirurgiens orthopédiques opèrent présentement en moyenne une fois et demie par semaine. «La majorité des orthopédistes disent qu'ils seraient capables d'opérer trois fois par semaine s'ils avaient du temps opératoire», indique-t-elle.

Les effets concrets de la pénurie

Pour faire fonctionner un bloc opératoire, une panoplie de professionnels sont essentiels, tels que des infirmières, techniciennes en salle d'opération, anesthésistes, préposés, du personnel en salle de réveil ainsi qu'en clinique préopératoire, en plus d'avoir besoin de lits d'hospitalisation en nombre suffisant. «Ça prend l'ensemble de la chaîne de montage pour qu'on puisse ouvrir des salles d'opération supplémentaires», souligne le Dr Charlebois.

Les effets de la pénurie se font sentir quotidiennement. Pas plus tard que ce jeudi matin, le Dr Charlebois a dû retarder la chirurgie d'un patient qui attendait depuis neuf mois, car on avait décelé un problème d'hémoglobine en clinique préopératoire. «Je vais canceller son opération, je vais la retarder pour permettre au médecin de la clinique préopératoire de corriger son état pour que je puisse l'opérer de façon plus sécuritaire. C'est un échec du système, c'est un échec de la prise en charge alors qu'ils avaient neuf mois pour faire ça. Mais ils ont attendu à la dernière minute, car il manque de monde», déplore le chirurgien.

Il s'inquiète de la pénurie en médecine spécialisée. «Il y a un manque de vision et d’écoute au gouvernement pour pallier à ce manque de main-d’œuvre», dénonce-t-il.

Le Dr Charlebois explique qu'en raison de l'augmentation de la population et du vieillissement, les chirurgiens ne comblent pas tous les besoins. «Et on va manquer encore plus de chirurgiens, les projections sont dramatiques à ce niveau», dit-il. Depuis des années son association réclame plus de postes de résidence pour former des chirurgiens. «Avec ça, on s’en va dans un mur», prévient-il.

La couverture en santé de La Presse Canadienne est soutenue par un partenariat avec l'Association médicale canadienne. La Presse Canadienne est seule responsable de ce contenu journalistique.

Katrine Desautels, La Presse Canadienne