Des théâtres et des cirques travaillent à rendre les arts plus accessibles

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Par La Presse Canadienne, 2026
MONTRÉAL — Malvoyant depuis 40 ans, Dominique Boucher n'avait pas mis les pieds au théâtre depuis des décennies. Mais alors que certains théâtres élargissent leur offre pour les personnes ayant un handicap, il est allé voir cinq pièces dans les dernières années, et il dit qu'il sautera sur la prochaine occasion dès qu’elle se présentera.
«Je suis sur le bord de la retraite, ça risque de devenir une de mes activités», a-t-il confié avec enthousiasme en entrevue avec La Presse Canadienne.
De plus en plus de théâtres fournissent de l'audiodescription, des séances avant ou après les pièces pour bien expliquer le contexte ou des interprètes qui traduisent en langue des signes.
«Je me rends compte qu'il y a des affaires qu'avec un petit peu d'adaptation, c'est génial, parce que tu peux suivre.»
M. Boucher a même assisté à un spectacle de théâtre jumelé avec de la danse, ce qu'il a trouvé tout aussi extraordinaire.
«La personne qui faisait la description, c'était en direct, ça fait que de pouvoir te situer un peu plus, j'ai adoré, a-t-il dit au bout du fil, un sourire dans la voix. J'ai trouvé ça tellement enrichissant, tellement agréable.»
M. Boucher est allé voir principalement des pièces au Théâtre du Trident, à Québec, qui cherche de plus en plus à rejoindre le public malvoyant ou malentendant.
«C'est vraiment depuis trois ans avec entre autres l'arrivée d'Olivier Arteau à la direction artistique, où là on a structuré un programme d'accessibilité universelle», a relaté en entrevue Véronic Larochelle, directrice du développement philanthropique et des partenariats au théâtre.
«On s'est engagé aussi depuis trois ans à offrir au moins une représentation offerte avec le service d'audiodescription et au moins une représentation offerte avec l'interprétation en langue des signes», a-t-elle ajouté.
Mme Larochelle souligne que le théâtre veut poursuivre dans cette veine puisque «clairement, ça répond à un intérêt».
En plus de la description ou des interprètes qui appuient les spectateurs pendant la représentation, ils sont invités avant la pièce à se familiariser avec les comédiens, certains objets de la pièce.
«Si je pense au projet de l'année dernière, c'était la pièce "Paul à la maison", il y a un chien qui parle dans la pièce, donc il faut qu'ils puissent toucher à la marionnette, se faire une idée de la grosseur du chien de son pelage, après ça, quel interprète va prêter sa voix au chien», a-t-elle décrit.
Selon M. Boucher, ces séances, dites de médiation, sont aussi importantes pour le public. Il raconte que lorsqu'il est allé voir la pièce «Hamlet», il y a eu un problème technique et l'audiodescription n'a pas fonctionné comme prévu.
En ayant eu les informations du début, les spectateurs ont pu tout de même vivre un bon moment, dit-il.
«J'ai quand même trouvé ça génial, et j'ai des collègues qui ne voyaient pas du tout qui ont dit: "On a été capable de suivre pratiquement la pièce au complet".»
Décrire quand il n'y a pas de paroles
Le service d'audiodescription s'est toutefois avéré essentiel dans un contexte où il n'y a pas de paroles: la TOHU a présenté il y a quelques mois un spectacle de cirque devant des personnes malvoyantes. En travaillant de concert avec l'organisme Danse Danse et Beneva, des dizaines de personnes ont pu assister à un spectacle, avec une personne qui leur décrivait ce qui se passait devant eux.
Pour une seule représentation, un travail important de préparation a dû être effectué pour les interprètes, a expliqué Benoit Mathieu, codirecteur général administratif à la TOHU.
«(Les descripteurs) ont dû assister à des répétitions et à des représentations juste pour pouvoir vraiment se préparer, parce que c'est pas comme une traduction simultanée, par exemple, où on va avoir quelqu'un qui entend les paroles de quelqu'un et qui fait juste les retraduire (en direct)», a-t-il soutenu.
«Il faut comprendre ce qui se passe sur scène, il faudra comprendre aussi le langage, si on veut, des disciplines de cirque.»
M. Mathieu dit que l'expérience a suscité tout un engouement: tous les billets de la représentation se sont envolés très rapidement.
Une pièce nouveau genre
Le théâtre du Rideau Vert a lui aussi innové cette année en présentant sa première pièce avec des acteurs malentendants, qui travaillaient avec le reste de la distribution habituelle pour la pièce «À toi pour toujours, ta Marie-Lou», de Michel Tremblay.
La pièce a été livrée en signes pendant toute sa durée, mais les acteurs malentendants étaient aussi mis à l'avant-scène pendant certaines parties plus symboliques.
«Pendant les passages clés, donc les six, sept, huit passages clés, là il y avait une passation et donc là les acteurs sourds, prenaient possession de l'espace scénique (...) et les acteurs entendants partaient un peu plus en périphérie. Donc, il y avait vraiment comme un ballet», a relaté Erika Malo, coordonnatrice du développement artistique et responsable de l'accessibilité universelle au Théâtre du Rideau vert.
«D'ailleurs, les spectateurs sourds m'ont dit que c'étaient les moments qu'ils ont préférés vraiment quand il y a cette passation entre les deux, parce qu'on a vraiment décidé de l'acter», a-t-elle ajouté.
Comme pour les autres, cette représentation a dû être soigneusement préparée, avec des costumes distincts, ainsi qu'un décor et un éclairage différent. Pour le spectacle, le parterre de 298 sièges était rempli et selon Mme Malo, plusieurs personnes n'étaient jamais venues à son théâtre avant.
«Les gens voient ça vraiment comme une première étape. Ce qu'ils aimeraient évidemment, c'est que la pièce entière soit jouée par des acteurs et des actrices sourdes, donc vraiment interprétant tout le spectacle et non pas seulement certains passages comme on l'a montré cette fois-ci», a témoigné Mme Malo.
Des coûts importants
Toutefois, les créateurs se heurtent à des obstacles de taille: les mesures d'accessibilité sont très coûteuses et chronophages.
L'initiative au Rideau vert a nécessité plus d'une vingtaine d'heures de répétitions supplémentaires, en plus de mobiliser une équipe technique pour la conception.
Mme Malo souligne que la représentation lui a coûté environ le double de la facture habituelle avec des interprètes en langage des signes – «et déjà avec des interprètes devant la scène c'est trois fois de mes autres mesures d'accessibilité».
«Donc c'est sûr que ce sont des mesures très dispendieuses. On ne veut pas se laisser arrêter par ça, mais on ne peut pas le faire sur les quatre spectacles de la saison, ça c'est sûr que ce n'est pas possible», a-t-elle souligné en entrevue.
Benoit Mathieu souligne lui aussi que la TOHU devra se trouver des partenaires pour reproduire l'expérience. Pour que cela devienne une expérience récurrente chaque saison, il faudrait des dizaines de milliers de dollars, selon lui.
«On va se croiser les doigts que l'intérêt des différents bailleurs de fonds va être là, mais c'était clair qu'il y a quelque chose là», a-t-il soutenu.
Tant le Théâtre du Trident, que le Théâtre du Rideau Vert, que la TOHU, veulent élargir leurs initiatives, mais le financement devra suivre.
«On se fait souvent demander dans les demandes de subventions: "Est-ce que ça répond à un besoin?" Oui, c'en est réellement un», assure Véronic Larochelle, du Trident.
Dominique Bernard reconnaît qu'il s'agit d'un grand effort financier et logistique pour ces institutions, mais selon lui, il en vaut la peine.
«Oui, c'est de l'investissement pour eux, mais ça nous permet de bénéficier, de le voir d'une autre façon et de pouvoir l'apprécier, a-t-il soutenu. Je trouve ça l'fun parce qu'il y a de plus en plus d'ouverture. Il y a des gens qui veulent oser en faire plus.»
Vicky Fragasso-Marquis, La Presse Canadienne