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Les blessures d'abandon

Je reçois régulièrement du courrier de gens qui me demandent des conseils sur différentes problématiques et aussi des courriels qui se retrouvent dans la catégorie des témoignages. Un des sujets que j'ai abordés depuis trois ans a suscité plusieurs lettres. Il s'agit du sujet de l'adoption. Les gens ne m'ont pas écrit pour me parler de leurs démarches d'adoption ou de ce qu'ils vivent avec leurs enfants adoptés. C'est plutôt le silence de ce côté-là!

Non, ce sont des lettres de gens qui ont été adoptés eux-mêmes dans les années 40, 50, 60 ou 70 au Québec. Ils souffrent encore aujourd'hui de cette séparation à la naissance d'avec la mère naturelle ou biologique. Partout, on parle de l'importance de l'attachement dans les premiers mois de vie de l'enfant, de l'allaitement comme contribuant entre autres à former le lien, de l'impact constructif de la stimulation sur le rapprochement entre l'enfant et son parent, des effets positifs d'une grossesse vécue avec un équilibre au niveau santé, nutrition, relations, stress, etc. Tout le monde est d'accord, les intervenants aussi bien sûr, pour dire que l'enfant qui ne vit pas de stabilité affective et matérielle ne pourra pas développer son sentiment de sécurité et de confiance et qu'il deviendra plus méfiant envers les gens en grandissant. Mais lorsqu'on veut aborder le sujet des enfants abandonnés à la naissance ou plus tard, il semble exister un tabou encore bien présent, même en 2011. Je me suis fait répondre par des parents, intervenants ou autres, que les comportements d'enfants qui ont vécu un ou des abandons dans les premiers mois de leur vie ne pouvaient être attribués à cet ou ces évènements traumatisants, mais ils sont comparés sans cesse aux comportements d'enfants biologiques qui n'ont pas vécu d'abandon concret.

Pourquoi cette difficulté, ce refus de reconnaître la souffrance muette de l'enfant blessé par l'abandon? A-t-on peur que les mères biologiques soient portées au banc des accusées? A-t-on peur de réaliser l'ampleur des impacts d'une telle coupure? Beaucoup de gens sont touchés. Toutefois, les blessures d'abandon sont aussi vécues à travers des trahisons telles que l'inceste, la négligence, la toxicomanie des parents, bref, par des traumatismes ou des situations où le parent laisse tomber son enfant et n'assure plus son bien-être, n'entretient plus sa relation. Est-ce parce qu'il y a beaucoup de gens blessés de ces autres façons qu'un besoin de diminuer l'impact de la déchirure causée par la séparation mère-enfant à la naissance est présent? L'abandon à la naissance et les conditions de vie dans lesquelles l'enfant sera plongé vont influencer son développement et il aura à composer avec les conséquences le reste de sa vie.

Des modes défensifs différents

Je vais vous raconter l'histoire d'une petite fille qui n'avait besoin de rien. Séparée à la naissance de sa mère biologique, elle avait vécu à l'hôpital, en orphelinat dans différents groupes d'enfants, en plus de s'adapter à un personnel qui changeait régulièrement. À six mois, elle a été adoptée et a changé de décor une fois de plus. Sa mère adoptive a été hospitalisée dans les premières semaines après son arrivée et de nouvelles personnes se sont relayées pour s'occuper d'elle. La petite fille a grandi et au fil des mois, ses parents remarquaient qu'elle n'était pas difficile.

Elle semblait toujours contente et satisfaite de ce qu'on lui donnait. Raisonnable, elle écoutait sans trop de problèmes. Lorsqu'elle sentait une crise arriver ou qu'une chicane éclatait entre ses parents, elle se retirait à l'intérieur d'elle-même, prenait son toutou et semblait coupée de tout lien. Elle ne démontrait aucune réaction. Tout son corps et ses attitudes semblaient dire : "BESOIN DE RIEN". Pour survivre à l'abandon, cette petite fille avait développé un mode défensif où elle se coupait régulièrement de ses émotions, de ses besoins et des autres pour moins souffrir. À l'adolescence, elle est devenue comme un tsunami, imprévisible sous le ciel si bleu, et pourtant si dévastatrice comme cette vague immense qui envahit et ravage tout sur son passage. Ses parents ne comprenaient plus rien. Eux qui l'aimaient tant et qui la trouvaient si agréable à vivre ne pouvaient penser à un tel revirement d'attitude. Désorientés, ils se rendaient compte qu'ils avaient sous-estimé les effets de l'abandon d'origine et des multiples adaptations que leur petite fille avait dû affronter.

Réagir pour mieux prévenir

Qu'est-ce que ses parents auraient pu faire de différent? Être conscients des blessures invisibles de l'abandon et ne pas laisser leur enfant seule avec son mode défensif. Accueillir l'enfant dans ses réactions et nommer la souffrance ou l'émotion ou encore le besoin que l'on voit derrière le masque d'impassibilité peut aider l'enfant à se comprendre et à sentir des bras tendus. Cette fillette aurait eu de moins en moins besoin de son mode défensif puisqu'un adulte aurait vu à travers cette protection. Aider l'enfant à verbaliser, à se défouler, sans l'envahir, peut l'amener à s'avancer vers les autres, à risquer de demander. Respecter l'enfant et son mode de survie tout en l'invitant à faire confiance.

Bonne semaine!

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