Malgré un manque de profondeur
Les experts en IA applaudissent la nouvelle stratégie nationale
Par La Presse Canadienne
La nouvelle stratégie canadienne sur l’intelligence artificielle, dévoilée jeudi à Toronto, est accueillie favorablement par les experts en la matière. Ils jugent cependant que le plan du gouvernement fédéral manque de profondeur et reste en surface.
«C'est un vrai changement de discours et de vision. Les précédentes stratégies étaient très axées sur la recherche fondamentale, l'innovation, le côté technique. Là, on a un vrai virage du gouvernement, qui se voit aussi dans le titre, "L’IA pour tous". On a une approche qui est pancanadienne, pansectorielle et pangouvernementale. La vision répond à ce qu'on espérait de la part du gouvernement fédéral, ce qui est une belle surprise», se réjouit Florian Martin-Bariteau, professeur agrégé à la Faculté de droit de l’Université d’Ottawa et directeur de l'Initiative IA + Société, un programme de recherche transdisciplinaire.
À son avis, le gouvernement Carney ne va cependant pas assez loin.
«C'est une stratégie qui est relativement complète. Le problème, c'est qu'en voulant parler un peu de tout, mais en restant succinct sur 55 pages, c'est une stratégie qui reste vraiment en surface, qui survole un certain nombre d'enjeux. On a beaucoup d'actions ou de politiques qui sont annoncées, mais c'est souvent juste une ligne.»
M. Martin-Bariteau insiste sur le fait que «ce n’est pas une fin en soi». «C’est une belle introduction, mais espérons que le gouvernement fédéral donnera dans les prochains mois un peu plus de contenu aux actions stratégiques annoncées dans ce document. On ne peut pas s’arrêter là. Comme on dit, le diable se cache dans les détails.»
Son discours trouve écho auprès de Nathalie De Marcellis-Warin, cofondatrice de l’Observatoire international sur les impacts sociétaux de l’IA et du numérique, qui attendait avec impatience les nouvelles orientations gouvernementales.
«Ce sont de grands principes. Il y a des choses qui sont un peu vagues et il y en a d'autres qui sont plus précises, mais, en tout cas, les éléments essentiels sont là», affirme-t-elle.
Valérie Pisano, présidente et cheffe de la direction de Mila, l'Institut québécois d'intelligence artificielle, se montre encore plus enthousiaste, évoquant «un tournant majeur pour préserver l'avantage concurrentiel du Canada à l'échelle mondiale».
«Cette stratégie trace une voie claire pour l'avenir technologique du pays et reflète la vision portée par Mila depuis ses débuts. Elle reflète nos valeurs: excellence scientifique, innovation à impact, déploiement responsable et sécuritaire de l'IA, et pertinence culturelle et linguistique de la technologie», souligne-t-elle.
«Le Canada possède un écosystème d'IA de calibre mondial et les atouts nécessaires pour jouer un rôle de premier plan. À ce moment charnière, nous devons agir avec urgence. Cette stratégie nous permet de miser sur nos forces, tout en développant une technologie qui reflète nos valeurs et sert nos intérêts collectifs. En restant fidèles à qui nous sommes, nous pouvons bâtir un avenir prospère et affirmer la place du Canada comme leader mondial dans cette nouvelle ère de l'IA», croit Mme Pisano.
Une question de confiance
Malgré l’expertise canadienne en IA, le pays accuse un retard considérable dans l'adoption de cette technologie. Actuellement, moins de 15 % des entreprises canadiennes utilisent l’IA pour produire des biens ou des services, et le Canada se classe derrière de nombreux autres pays tant en matière de formation et de littératie en IA que de confiance du public dans les systèmes d’IA.
Combler ce retard «constitue le fondement de toutes les autres actions», indique d'ailleurs la stratégie.
Pour y arriver, il faudra renforcer le niveau de confiance de la population en l’IA, estime M. Martin-Bariteau, dont les recherches portent sur le droit, l’éthique et les politiques des technologies.
La nouvelle stratégie promet justement de nouveaux outils juridiques pour «garantir la sécurité des interactions avec les agents conversationnels». Elle précise également que la législation permettra «d’empêcher l’utilisation inappropriée des renseignements personnels, notamment à des fins de tarification par surveillance».
M. Martin-Bariteau est ravi que le gouvernement fédéral entende mettre l’accent sur ce point pour renverser la situation.
«Il semble qu'on a enfin compris qu'il n'y aura jamais d'adoption si on n'a pas la confiance du public. Comment construit-on la confiance du public? C'est certes avec de la littératie, mais aussi en mettant en place les garde-fous réglementaires et législatifs nécessaires pour que les utilisateurs, mais aussi les personnes qui sont soumises à l'IA, par exemple par le gouvernement ou par les banques, se sentent protégés et savent que ça ne va pas être utilisé à mauvais escient. C'est un élément qui est très important et qui manquait jusqu'alors dans les différentes stratégies. C’est donc un vrai changement qui est très bien.»
Sébastien Auger, La Presse Canadienne
